VIN
Vins des sables, vins de dunes, le vignoble des Landes protecteur de l’Adour
Si vous suivez mes pérégrinations sur Du Clavier à la Cave, vous savez que j’aime les vins qui racontent une histoire, ceux qui puisent leur caractère dans leur terroir et dans la sincérité.
En 2019, j’ai eu la grande chance d’assister à Capbreton à la présentation d’un magnifique livre : « Vin de Sable, vins des dunes », écrit par le célèbre historien Jean-Jacques Taillentou. Cette conférence était si captivante que j’ai eu envie de vous partager quelques extraits sur l’histoire passionnante de notre cher vignoble landais. Je prends enfin le temps de le faire !
Petite précision mais qui a son importance ! Attention : toutes les illustrations de cet article ont toutes été réalisées soit l’IA Gemini ou Whisk (labs.google) et n’ont aucune valeur historique. Elles ne sont là que pour donner un peu de couleur à mon article. Oui c’est aussi mon petit côté geek. Je suis entrain de tester ces outils ;)
Un vignoble né des vagabondages de l’Adour
Avez-vous déjà admiré notre belle Adour ?
Aujourd’hui paisiblement installée à Bayonne, elle a pourtant longtemps erré sur notre littoral, façonnant le paysage unique de nos Landes. On ne peut pas comprendre l’âme de nos vins sans parler de l’Adour car « Le vignoble des sables est le fruit des caprices du fleuve et de ses anciennes embouchures à Capbreton et Vieux-Boucau » précise Jean-Jacques Taillentou.
Le détournement historique de 1578
Saviez-vous qu’une décision a été prise au XVIᵉ siècle de détourner artificiellement l’Adour pour relancer l’économie bayonnaise ?
En effet, en 1572, Charles IX confia à l’ingénieur Louis de Foix la tâche titanesque de percer les berges au niveau de Boucau (du gascon boca, « la bouche », Boucau signifiant « l’embouchure »). Les ouvriers ont creusé « à la pelle dans des conditions héroïques » pour que le fleuve puisse rejoindre l’océan, comme le relate Bernard Dauga, président de l’association Aci Gasconha, dans l’article du Journal Sud-Ouest« Cinq choses à savoir sur le détournement de l’Adour ».
Le 28 octobre 1578, l’Adour quitte donc son lit naturel pour se détourner uniquement vers Bayonne et non plus vers l’ancien débouché qui lui héritera du nom de « Vieux-Boucau » (veille « embouchure »). Ce bouleversement a figé un paysage de dunes et de sables et a créé une nouvelle identité landaise.
Seignosse : Mon ancre et sa terre de vignes oubliée
Si le nom de Capbreton a rayonné historiquement comme le port de commerce, Seignosse est l’âme nourricière de ce vignoble.
Imaginez ma fierté de Seignossaise, passionnée de vin, en apprenant que la première mention officielle de vignes dans le Sud des Landes figure dès 1311… et qu’elle était située à Seignosse !
Mieux encore : ce terroir viticole était reconnu comme un territoire de femmes dès le XVIIIᵉ siècle. Les hommes étant souvent en mer, ce sont elles qui travaillaient la vigne, pieds dans le sable, bravant les embruns. Ici, la vigne se cultivait basse, palissée sur le sable, protégée par des haies de genêt, de fougères et de brandes. Les vignes s’accrochaient autrefois aux dunes, à quelques encablures de l’océan et les vendanges ne pouvaient être que manuelles. Si le sujet vous intéresse comme moi, je vous conseille l’excellent article de Olivier Sorondo pour FranceSud-Ouest.com : « Vin de sable des Landes : le nectar des dunes » .
Les archives témoignent aussi que, même si chaque commune cultivait ses particularités, les vins récoltés à Seignosse, Vieux-Boucau ou Messanges ont pleinement participé à l’identité des vins de sable qui portaient souvent le nom prestigieux de « Vin de Capbreton », ceci pour faciliter leur négoce vers l’Europe du Nord.
On disait aussi que l’Ordre des Templiers, présents à Capbreton, bénissait la cuvée et servait ce vin aux malades des hospices et aux pèlerins de Compostelle. Ils exportaient grâce à un large réseau commercial, ce doux breuvage, ce vin atypique qui intriguait déjà les premiers voyageurs médiévaux, encourageant ainsi sa production.
La Minute Géo : terroir de sables, quand la vigne dompte le sable !
Pour un amateur de vin ou un sommelier, le vignoble des dunes est une merveille géologique. Là où le Pays Basque oppose falaises et sols argilo-calcaires, Les Landes bénéficient d’un corridor sableux continu.
- Un rempart anti-phylloxéra : Le sable landais, acide et filtrant, protégeait du phylloxéra, empêchant ce puceron de se propager, imposant aussi à la vigne une lutte permanente, gage de concentration aromatique. Cela a également permis de cultiver des vignes « franches de pied » (sans porte-greffe), offrant donc une pureté aromatique et un patrimoine génétique pré-phylloxérique rarissime. Un grand trésor pour notre terroir
- La vigne comme « dompteuse » de dunes : Dès le XIIIᵉ siècle, planter la vigne n’est pas un choix de gourmet, mais une question de survie. A l’époque où nos dunes menaçaient d’engloutir maisons et cultures, où à Capbreton, Seignosse ou Labenne, les habitants s’organisaient, la vigne, avec ses racines profondes, fixa le sable et protégea les villages de l’ensablement. Les vignes de Seignosse, en lisière de forêt, profitaient aussi de la proximité de l’océan pour éviter les gelées printanières.
- Les cépages identitaires : Le Baroque (blanc autochtone), le Chenin, le Crouchen, ou encore le Tannat et le Cabernet Franc s’adaptent parfaitement à la pauvreté du sol sableux, à la réverbération du soleil, à la brise iodée de l’Atlantique pour offrir des vins qui expriment la fraîcheur, la salinité et la finesse propres à ce terroir unique.
Vins des sables : Accords Mets et vins
Ce n’est pas un vin comme les autres.
Le sable apporte une finesse incroyable et, surtout, une salinité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. On sent presque l’écume sur la langue.
Les cépages locaux :
- Le Baroque : C’est la pépite oubliée du Sud-Ouest. Il donne des blancs amples, avec des notes de fleurs blanches et parfois une touche de cire d’abeille.
- Le Chenin : Il se plaît ici comme un poisson dans l’eau, apportant une acidité tranchante et une belle garde.
- Le Tannat et le Cabernet : Pour les rosés et les rouges (souvent travaillés en « clairet »), ils offrent une structure souple et croquante, loin de la lourdeur de certains vins du sud.
L’âge d’or, déclin et renaissance
Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, le vignoble des dunes connaît son apogée. Messanges expédiait près de 300 000 litres par an. Capbreton et Seignosse voient leurs vins embarquer vers l’Angleterre, la Hollande, puis la cour de France.
Ce « vin des rois » était un produit de luxe, exporté par barriques entières depuis l’estuaire du Boucau. Ce vin clair, vif et salin, était prisé pour sa fraîcheur et pour sa capacité à voyager par mer sans s’altérer. Les marins en raffolaient !
Malheureusement, le XIXᵉ siècle et ses maladies, puis la Seconde Guerre mondiale, ont porté le coup de grâce et ont ravagé le vignoble. Seignosse, comme ses voisines, voit ses rangs de vignes s’éclaircir puis les blockhaus du Mur de l’Atlantique détruirent les derniers ceps historiques.
La côte s’est alors tournée vers le tourisme et la vigne a reculé, laissant juste un simple souvenir… Il faudra attendre les années 1990 pour voir renaître ce patrimoine, cette mémoire vive des Landes :
- À Capbreton, Nicolas Tison, un ingénieur agronome passionné, replante en 1995, « franc de pied » sur la dune.
- En 2018, après de nombreuses recherches et expérimentations, il cède le domaine à Julie Benedetti et Cyril Laudet (Maison d’Armagnac Laballe). Depuis, leur équipe d’explorateurs passionnés, guidée par Alan, le maître de chai, mène un important travail de recherche historique et d’expérimentation pour « réapprendre le sol » au fil des années. Le renouveau du vin des dunes – Un travail de recherche à l’écoute du terroir, titre La semaine du Pays Basque. Une visite s’impose au Domaine de la Pointe.
- À Messanges, le vigneron, Philippe Thévenin, relance la tradition sur 70 ares (le domaine de Malecarre), et contribue à la renaissance du vin de sable : « Plantées dans les sables, quasi en bord de mer, les vignes de cabernet franc et sauvignon donnent naissance à ce rosé à la robe claire et délicate entre pétale de rose et peau d’orange. C’est sa grande fraîcheur qui lui confère tout son charme : au nez, à travers des parfums acidulés de citron nuancés de silex, et dans une bouche mêlée de fruits rouges et d’agrumes.» – Guide Hachette des vins. On peut également citer les Vignerons de Tursanen IGP Terroirs landais.
- De Lit-et-Mixe à Capbreton, aujourd’hui, c’est une demi-douzaine d’exploitants qui sont installés sur le littoral font revivre ce patrimoine.
- Le vignoble des dunes s’étend de nos jours sur 300 hectares.
Conclusion : un patrimoine vivant à redécouvrir
Les vins des sables racontent une histoire de survie, d’ingéniosité et de transmission.
Le vin des sables, c’est l’histoire d’un territoire qui refuse de disparaître, qui doit composer avec la pression immobilière, l’érosion, le coût d’une viticulture manuelle. Malgré cela, il bénéficie d’atouts uniques au monde. Chaque village, chaque parcelle, chaque vigneron contribue à faire vivre ce savoir-faire, ce patrimoine fragile transmis à contre-courant. D’un goût salin qui rappelle la mer toute proche.
Impossible pour moi de garder cette belle histoire sous silence : il fallait absolument vous la raconter !
Le moment « Clavier à la Cave » : On mange quoi avec ?
Pour honorer ces flacons, il faut rester local. On ne cherche pas la complexité, on cherche la vérité du produit.
- Le Blanc des Dunes & les Huîtres d’Hossegor : le mariage forcé par la nature. La minéralité du vin répond au gras de l’huître. Un classique indémodable.
- Le Rosé de Sable & les Chipirons : Saisis à la plancha avec beaucoup d’ail et de persil. Le côté fruité du vin vient calmer le piment, tandis que la salinité souligne celle du mollusque.
- Le « Clairet » & une Assiette de Charcuterie Landaise : Pour un apéro sur la plage au coucher du soleil. C’est frais, c’est croquant, c’est le bonheur.
Le mot de la fin
La prochaine fois que vous videz le sable de vos chaussures après une session de surf ou une balade sur nos plages du Sud des Landes, souvenez-vous que ce même sable a produit l’un des vins les plus prestigieux d’Europe. Allez rendre visite aux vignerons, allez goûter l’iode en bouteille.
Sur la dune, les pieds dans le sable, le verre à la main, il suffit de fermer les yeux pour entendre l’océan et retrouver l’âme des Landes.
À votre santé, et n’oubliez pas : le vin, c’est de la géographie qui se boit !
Et surtout, partagez-moi vos découvertes en commentaire sur Du Clavier à la Cave !
De plus, je ne peux donc que vous inviter à vous procurer le livre inspirant de Jean-Jacques Taillentou pour redécouvrir notre histoire locale, la passion des vignerons landais et la singularité du vignoble des sables du Marensin et de la Maremne, de Capbreton, Seignosse, pour faire rayonner ce trésor discret sur la toile et dans les verres. Une mémoire qu’il a magnifiquement ressuscitée et qui ne demande qu’à être partagée comme un bon verre de vin !
Jean Jacques Taillentou
Vin de Sables, Vin des Dunes, Histoire d’un vignoble landais
Né des vagabondages de l’Adour et de ses embouchures capricieuses de Capbreton et du Vieux-Boucau, le vignoble des sables est l’un des plus singuliers de France. L’histoire du vin de sable, tourmentée et aventureuse, s’est longtemps construite sur la mémoire collective qui semblait en avoir fait un mythe, d’autant plus que sa production et son savoir-faire avaient disparu. Or, en tentant de reconstituer son histoire, on découvre un passé aux racines médiévales qui a modelé l’économie et les paysages du littoral du sud des Landes. Et ce, dans un contexte géographique hors du commun où le vigneron luttait sans cesse contre les sables et les dunes. Une fois encore, l’Histoire ne dépasse-t-elle pas la légende ?
Référence : « Vin de Sable, vins des dunes : Histoire d’un vignoble landais », Jean-Jacques Taillentou, Éditions des Régionalismes.
Jean-Jacques Taillentou est Président de la Société de Borda et des associations Mémoire en Marensin et Jean Boucau. Né à Dax en 1959. Professeur d’histoire-géographie. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages concernant l’histoire des Landes.
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